
Le fabricant américain d’instruments de musique renforce son contrôle sur la transformation de l’ébène au Cameroun et finance des recherches sur la régénération de cette essence, avec l’ambition de concilier approvisionnement industriel et préservation forestière.
L’ébène camerounais représente un enjeu stratégique pour Taylor Guitars, fabricant américain de guitares haut de gamme. Depuis 2011, l’entreprise s’est engagée dans la transformation locale de cette essence à travers Crelicam, une unité industrielle située à Yaoundé, acquise en partenariat avec l’entreprise espagnole Madinter. Cette implantation répond à un objectif précis : mieux maîtriser une chaîne d’approvisionnement essentielle à la fabrication de ses instruments, tout en améliorant la traçabilité du bois et les conditions de sa transformation.
Pour le groupe américain, l’enjeu dépasse la simple disponibilité de la matière première. L’intégration de Crelicam doit permettre de renforcer le contrôle des pratiques d’approvisionnement, de réduire les pertes industrielles et de tirer davantage de valeur du bois transformé au Cameroun.
Crelicam, un levier de transformation locale
Après son acquisition, l’usine a fait l’objet d’une modernisation destinée à améliorer la sécurité des équipements, la productivité et les compétences des salariés. Taylor Guitars a notamment fait remettre en état des machines avant leur expédition au Cameroun, puis accompagné leur installation et la formation des équipes locales. L’entreprise indique également avoir amélioré les rémunérations et les avantages accordés aux employés.
Cette transformation industrielle s’accompagne d’une stratégie de valorisation plus complète de l’ébène. Traditionnellement, les fabricants d’instruments privilégient les pièces de bois très sombres et uniformes, notamment pour les touches de guitare. Pourtant, une partie des arbres présente un bois de cœur aux veinures plus claires, longtemps délaissé en raison des préférences du marché.
Taylor Guitars a choisi de rémunérer davantage ce bois panaché et de le proposer dans ses gammes d’instruments. Cette démarche vise à limiter le gaspillage d’une ressource forestière dont l’exploitation est encadrée et à augmenter la valeur économique tirée de chaque arbre récolté.
L’entreprise a également développé des produits complémentaires à partir des chutes de bois, notamment des accessoires pour guitares et des ustensiles de cuisine. Cette diversification permet de valoriser des morceaux qui ne présentent pas les dimensions nécessaires à la fabrication de composants d’instruments.
Un investissement dans la régénération de l’ébène
La sécurisation de l’approvisionnement ne repose toutefois pas uniquement sur l’amélioration des procédés industriels. Elle dépend aussi de la capacité à préserver et à renouveler la ressource forestière. C’est dans cette perspective que Bob Taylor, dirigeant associé au projet, a lancé une initiative de recherche consacrée à la régénération de l’ébène.
En 2016, il s’est associé au biologiste Thomas Smith, de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), fondateur du Congo Basin Institute (CBI), basé à Yaoundé. Cette collaboration a donné naissance à l’Ebony Project, un programme consacré à l’étude de l’écologie de Diospyros crassiflora, l’espèce d’ébène ouest-africaine concernée, et au développement de méthodes de plantation adaptées aux communautés locales.
Le projet visait initialement la plantation de 15 000 ébènes dans plusieurs communautés situées autour de la réserve de faune du Dja, dans le sud-est du Cameroun. Des arbres fruitiers ont également été intégrés aux plantations afin de répondre aux enjeux de sécurité alimentaire des populations riveraines.
Selon les informations communiquées par Taylor Guitars, le programme a dépassé son objectif initial de plantation et contribué à la production de recherches scientifiques évaluées par des pairs sur l’écologie de l’ébène. Il a également favorisé le développement d’une approche associant agroforesterie, participation communautaire et conservation forestière.
Des financements pour inscrire le projet dans la durée
Le financement du programme repose principalement sur l’engagement philanthropique de Bob Taylor et les contributions en nature de Taylor Guitars. D’autres partenaires, notamment la Banque mondiale, la Franklinia Foundation et des établissements de l’Université de Californie, ont également apporté leur soutien.
En septembre 2021, l’Ebony Project a obtenu une subvention d’un million de dollars sur cinq ans dans le cadre d’une initiative plus large de conservation forestière au Cameroun financée par le Fonds pour l’environnement mondial (FEM). En 2022, Bob Taylor et Thomas Smith ont par ailleurs contribué à la création d’une dotation destinée à soutenir la continuité du programme.
Cette initiative illustre une stratégie dans laquelle un industriel cherche à rapprocher la maîtrise de sa matière première, la transformation locale et la conservation de la ressource. Pour le Cameroun, le potentiel réside notamment dans le développement des compétences, la valorisation des ressources forestières et les retombées économiques pour les communautés concernées.
L’expérience de Crelicam soulève néanmoins un enjeu de fond : la pérennité de ce modèle dépendra de la capacité à concilier les besoins d’approvisionnement du fabricant, la régénération effective de l’ébène et la protection des écosystèmes forestiers. Les résultats de plantation et les avancées scientifiques constituent des étapes importantes, mais ne suffisent pas, à eux seuls, à établir l’impact global du dispositif sur la durabilité de la filière.
Pour le secteur forestier camerounais, l’intérêt de cette expérience tient donc autant à la transformation industrielle qu’à la recherche de solutions permettant de préserver, sur le long terme, une ressource à forte valeur ajoutée.
¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨
ENGLISH SUMMARY
US guitar maker Taylor Guitars is strengthening its ebony supply chain in Cameroon through Crelicam, a wood-processing facility in Yaoundé, while supporting research and community-based replanting through the Ebony Project. The initiative combines local value creation, industrial efficiency and forest conservation, although its long-term impact will depend on sustainable harvesting and successful regeneration.



