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Le mal-être du marché financier de la CEMAC : une lecture à travers la levée de fonds de BGFI et de l’État gabonais

Par Pr Viviane Ondoua Biwolé

Un événement récent et pour le moins choquant n’est pas passé inaperçu. En effet, comment expliquer que la Banque gabonaise BGFI, pourtant performante, ait échoué à lever les 125 milliards qu’elle recherchait à travers la vente de 10 % de ses actions alors que dans le même temps, l’État gabonais réussit à mobiliser sur le même marché plus de 330 milliards (au point de rejeter 66 milliards d’offres) ? Le constat est inquiétant : les investisseurs (institutionnels et privés) préfèrent financer les États au lieu de soutenir le secteur privé, les entreprises qui créent plus de valeur et sont le moteur de la croissance. Il y a là un véritable problème structurel des économies de la zone CEMAC.

Le paradoxe de l’attractivité des titres publics

À première vue, on pourrait dire que l’État est en concurrence avec les entreprises privées et pourtant son rôle social et celui des entreprises est différent et complémentaire. C’est donc la preuve que la structuration des économies de la zone CEMAC souffre d’un vrai mal-être. Les entreprises subissent un effet d’éviction qui agit négativement sur les économies des pays concernés. Il apparaît alors que les petites et moyennes entreprises (PME) et les grandes entreprises (GE) ne reçoivent pas toute l’attention nécessaire en termes d’aide à la structuration et l’accompagnement financier (modélisation financière adaptée à l’environnement et à l’activité).

Pour certains (Ebe Evina, dans une réflexion sur le sujet), ces opérations d’emprunts des États de la CEMAC freinent ou perturbent le dynamisme du marché de la CEMAC. Un marché financier ne saurait être dynamique que s’il finance la création de richesses. Les effets induits en termes de taxes et impôts, frais douaniers, permettraient alors aux États de mobiliser les fonds pour les projets d’infrastructures. La mobilisation de plus de 300 milliards FCFA par le Gabon sur le marché de la CEMAC ne témoigne pas du dynamisme régional, mais souligne plutôt une forte dépendance à l’endettement pour combler des déficits budgétaires. Cela reflète la concentration des liquidités sur quelques acteurs, un coût de la dette en hausse, et le besoin de financer la dette existante plutôt que de financer de nouvelles croissances.

Les cinq raisons de s’inquiéter

  • Dépendance au lieu de croissance : cette mobilisation sert avant tout à refinancer des dettes antérieures et à combler les déficits budgétaires, plutôt qu’à stimuler une nouvelle activité économique structurelle.
  • Coût de la dette en hausse : le coût de la dette publique dans la CEMAC a fortement augmenté, signalant des risques accrus et des taux d’intérêt moins favorables, ce qui n’est pas le signe d’une économie régionale dynamique.
  • Risques de concentration : le marché des titres de la CEMAC est caractérisé par une concentration des investissements, ce qui peut rendre le marché fragile en cas de difficultés d’un ou deux émetteurs majeurs.
  • Faiblesse du marché : malgré l’activité, le marché financier de la CEMAC reste considéré comme limité en termes de profondeur et de diversité par rapport à d’autres régions africaines, limitant son impact réel sur le développement économique global.
  • Besoin de financement structurel : les fonds mobilisés sont nécessaires pour des projets structurels plutôt que pour une expansion économique rapide et autonome, indiquant un besoin de soutien plutôt qu’une dynamique de croissance soutenue.

Un paradoxe qui questionne l’importance des entreprises publiques

Il apparaît que l’emprunt de l’État gabonais, bien que couronné de succès, mette en exergue les défis de financement et la nécessité de réformes structurelles au sein de la zone CEMAC. Ces réformes sont alors urgentes au regard du comportement des États qui ont une préférence pour le guichet BEAC (émission des bons de trésor assimilables et obligations du Trésor assimilables) plutôt que le guichet de la Bourse des valeurs mobilières de l’Afrique (BVMAC) alors qu’ils en sont les promoteurs. On s’entendrait qu’ils en soient des acteurs de premier plan pour son développement ; hélas !

Réfléchissant à la réalité constante à savoir que les titres publics sont plus attractifs et prisés par les investisseurs que les actifs offerts par les entreprises, l’importance et la qualité des entreprises publiques gagnent en intérêt. L’État intervient sur le marché à travers les entreprises publiques dont on attend la création de valeur. Par conséquent, à côté du financement des infrastructures, de la gestion de la trésorerie, de la dette, la question de la performance des entreprises publiques reste une préoccupation importante.

En effet, dans les pays d’Afrique centrale, le marché révèle la présence d’entreprises publiques dans plusieurs secteurs productifs. Malheureusement, leurs performances restent une problématique non résolue et amplifient le risque budgétaire déjà fragilisé par l’endettement. L’attractivité des actifs publics pourrait pourtant être capitalisée par l’existence d’entreprises publiques performantes et créatrices de valeur.

Au Cameroun, le constat est alarmant : entre entreprises non performantes, violation de la durée des mandats et incompatibilités fonctionnelles, les entreprises publiques présentent pour la plupart un risque budgétaire important (rapports CTR 2019‑2022). Pour profiter de cet attrait pour les actifs publics, il nous semble indispensable d’en faire au moins à court terme, un intérêt stratégique et transformer ce secteur en une véritable source de création de richesses, bien que marginale ; la véritable solution étant l’accompagnement et l’appui au secteur privé.

Conclusion

On pourrait alors valablement se poser la question : dans un environnement où les actifs publics sont plus attractifs que les actifs privés, les entreprises publiques peuvent-elles constituer un levier à la croissance économique ?

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