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Afrique du Sud : quand la chasse aux migrants affame l’économie

Plus de 67 000 migrants africains ont quitté l’Afrique du Sud depuis mai, fuyant des violences ciblées et des opérations policières d’envergure. Dans plusieurs régions, les secteurs de la canne à sucre, du bâtiment et de la livraison manquent aujourd’hui cruellement de bras. Paradoxe : le pays affiche pourtant l’un des taux de chômage les plus élevés du monde.

Un exode massif en quelques semaines

Tout a basculé en mai dernier. Dans les townships, des groupes comme Operation Dudula et March and March multiplient les manifestations contre la présence étrangère. Les autorités renforcent les contrôles dans les quartiers populaires. Les rafles s’intensifient. Face aux violences et à la pression policière, des milliers de familles prennent la route du retour.

Les chiffres sont éloquents : près de 67 000 départs enregistrés, dont plus de 60 000 Zimbabwéens et 38 000 Malawites. Un ultimatum officieux, fixé à la fin juin, a accéléré le mouvement. Dans les faits, le nombre réel de départs pourrait être plus élevé, tous les retours n’étant pas comptabilisés aux postes-frontières.

L’agriculture sucrière à l’arrêt

Le KwaZulu-Natal, région historiquement acquise au discours anti-migrants, paie aujourd’hui la facture. La coupe de la canne à sucre, activité très physiques et saisonnière, était assurée aux trois quarts par des travailleurs zimbabwéens et malawites. Certains producteurs locaux déclarent avoir perdu jusqu’à 80 % de leur main-d’œuvre en l’espace de quelques jours.

Les conséquences sont immédiates. Les récoltes prennent du retard, la qualité de la canne se dégrade, et plusieurs sucreries voient leur approvisionnement menacé. À court terme, c’est toute la campagne sucrière qui vacille. Les producteurs peinent à recruter localement : les Sud-Africains ne se bousculent pas pour ces postes pénibles et mal rémunérés.

Construction, transport, livraison : le même vide

Le phénomène ne s’arrête pas aux champs. Dans le KwaZulu-Natal et le Western Cape, les entreprises du bâtiment, de la logistique et de la livraison urbaine sont également en difficulté. La plateforme de livraison Sixty60 (Shoprite) a vu une partie de ses livreurs disparaître du jour au lendemain. Avant la crise, moins d’un quart de ses coursiers étaient sud-africains.

Dans l’hôtellerie-restauration, le commerce de détail et l’économie informelle, les employeurs constatent les mêmes difficultés. Les postes vacants s’accumulent, les commandes s’accumulent, les délais s’allongent.

Une dépendance structurelle méconnue

Ces départs massifs révèlent une réalité que les discours politiques peinent à reconnaître : l’économie sud-africaine est structurellement dépendante de la main-d’œuvre migrante. Selon les estimations de l’ONU, environ 2,6 millions de migrants vivaient dans le pays en 2024, soit près de 5 % de la population.

Des travaux de l’OCDE et de l’OIT attribuent à cette population environ 9 % du PIB sud-africain, soit plus de 43 milliards de dollars. Les experts jugent cette évaluation prudente, car elle ne prend qu’imparfaitement en compte l’économie informelle, où les migrants sont très présents.

Un paradoxe qui interroge

Le contraste est saisissant. L’Afrique du Sud affiche un taux de chômage officiel de 32 % en 2026, soit plus de 8 millions de personnes sans emploi. Pourtant, les secteurs en tension peinent à recruter. Les postes délaissés par les Sud-Africains sont souvent des emplois précaires, saisonniers ou physiquement exigeants, avec des salaires peu attractifs.

Une étude de l’OIT souligne même qu’une présence accrue de travailleurs immigrés est associée, dans certains cas, à une hausse des opportunités pour les nationaux, notamment par l’effet d’entraînement sur l’activité économique.

Risques pour l’investissement et l’approvisionnement

Les économistes locaux s’inquiètent désormais d’un effet domino. Pénuries de main-d’œuvre, retards de production, ralentissement des chantiers, baisse de la consommation dans les quartiers où les commerces tenus par des étrangers ferment. Les chaînes d’approvisionnement se grippent. Les transferts de fonds vers les pays voisins, qui dépassaient 19 milliards de rands en 2024, pourraient eux aussi s’effondrer, avec des répercussions sur les économies du Zimbabwe, du Malawi et du Lesotho.

Les investisseurs suivent la situation de près. Les tensions sociales et les pénuries de main-d’œuvre viennent s’ajouter à une croissance déjà atone et à un climat des affaires fragilisé par les réformes inachevées.

Ce que révèle la crise

Au-delà des chiffres, cet épisode met en lumière un décalage persistant entre la perception de l’immigration et la réalité du marché du travail sud-africain. Les migrants y occupent des fonctions que les nationaux évitent, mais leur départ brutal montre à quel point l’appareil productif en est dépendant.

Comme le résume Mpho Lenoke, maître de conférences à l’université North-West : « Les migrants répondent souvent à des besoins de main-d’œuvre que les entreprises peinent à satisfaire. » Une évidence que la rue et les politiques peinent encore à intégrer.

Chiffres repères

· 67 000 migrants enregistrés comme départs ou expulsions depuis mai
· 60 000 Zimbabwéens, 38 000 Malawites
· 2,6 millions de migrants vivant en Afrique du Sud (2024)
· 9 % du PIB attribué à la population migrante (OCDE/OIT)
· 32 % taux de chômage officiel en 2026
· 19 milliards de rands de transferts de fonds vers la région en 2024

English summary

South Africa is facing an unexpected economic shock following the mass departure of tens of thousands of migrant workers. Triggered by anti-immigrant campaigns and tighter police operations, the exodus has created severe labour shortages in agriculture, construction, logistics and hospitality. The crisis highlights the country’s structural dependence on migrant workers despite an official unemployment rate of 32%, raising concerns over production, investment and regional economic stability.

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